dimanche 14 janvier 2007

Eric Laurrent, MMS.

Moi qui vous parle, j'ai bien connu l'écrivain Eric Laurrent. Il ne s'agit pas du Grand Reporter spécialiste de géostratégie, son homonyme, à qui je n'ai jamais fait les honneurs de ma maison.

Il s'agit plutôt de cet auteur, tout aussi estimable au demeurant, dont le style, selon la critique, est quelque peu "maniériste". Ce poulain des éditions de Minuit, y a déjà publié huit ouvrages, le dernier en date, paru en de 2005, s'intitule Clara Stern.

Nous nous rencontrâmes en octobre 1986 dans une colonie près d'un plan d'eau en Auvergne. Nous partagions la même chambre. J'écrivais mon journal au lit, ce qui intrigua Éric. Je refusai de le lui laisser lire. Cette pudeur lui parut bourgeoise, mais ce que j'étais en train d'écrire m'était apparu soudainement très stupide.

Voici ce que j'écrivais le 26 sept 86 : " Cinq jour à ne m'occuper que des mômes, à manger des sucreries, à discuter avec Éric, un animateur peu ordinaire; il joue de la guitare, parle comme un personnage de Margerin -c'est la partie classique- mais il est très myope, prétend lire beaucoup et connaît bien l'histoire du rock et de la musique "populaire"

Eric fut impressionné par le volume de journaux que j'avais écrit. Si cela se trouve je suis un peu à l'origine de sa vocation. Eric me fascinait car il jouait de la guitare avec facilité. Nous avions eu une guitare à la maison, une mauvaise guitare, dure et nasillarde. Ni mon frère, pourtant "doué pour la musique", ni mon père, et pas plus moi-même n'étions parvenu à en jouer. J'en avais conclu que c'était un exploit hors de notre portée et j'en admirais d'autant Eric.

Nous nous retrouvâmes en fac de Lettres.

Le journal qui n'arrachait pas les poils du cul

Il créa cette petite revue humoristique intitulée Trois feuilles et sous-titrée modestement « le journal qui n’arrache pas les poils du cul ». Eric écrivait la majorité des articles sous le pseudonyme transparent de Laurentérik. Il était grand lecteur de Charlie Hebdo dont personnellement je ne goûtais guère l'humour. Je lui donnai une nouvelle surréaliste qui fit quelque bruit parmi nos camarades. Trois feuilles était vendu à la sauvette à la sortie de la fac. Eric, lors de sa métamorphose littéraire, renia cette époque, ce qui m'apparut comme une trahison. Nous avions vécu cette période, on ne doit pas renier le passé.

Eric m'apprit la guitare. Il avait composé quelques chansons et projeta un "one man show". Cette idée fut abandonnée quand il eut des projets littéraires auxquels il entendait se consacrer complètement. Un jour, devant ses guitares et son ampli, il dit : "c'est du passé" il y renonçait solennellement, et s'y tint! Quelle leçon!

Un jour il me dit : "Tu écris, mais tu n'es pas écrivain, tu joues de la musique, mais tu n'es pas musicien, tu peins, mais tu n'es pas peintre."

Sa littérature était volontiers élitiste et désincarnée

Nous parlions de politique internationale. Je n'y connaissais rien mais un jour, convaincu par quelque activiste, je votai pour le candidat trotskiste. J'eus la satisfaction d'avoir voté comme le professeur d'histoire qui se plaignit en cours de ce que son candidat avait obtenu un quart de pour cent. Eric se disait de gauche, mais sa littérature était volontiers élitiste et désincarnée.

Il me semblait bien velléitaire, il sortait beaucoup, avait une vie sentimentale compliquée et paraissait ne guère travailler. Il réussissait difficilement ses examens. Je songeai avec une satisfaction mauvaise qu'il n'arriverait jamais à rien.

Nous nous perdîmes un peu de vue. Mais notre ville était petite.

Nous nous rencontrons près de la cathédrale. Je suis avec mon épouse, toi avec ta compagne du moment, une actrice locale. Tu portes les cheveux longs peignés vers l’arrière et une cape. Voilà qu’un pigeon te chie sur la tête. Un Dieu facétieux te désignait.

Quand nous le revîmes, ce fut en photo, sur l'encart publicitaire d'un libraire. Quelle surprise! Nous savions que tu étais parti pour la Capitale dans le vague espoir d'y faire ton trou. Nous discutâmes avec le libraire qui goûtait ton humour.

Coup de Foudre, paru en 1995, me plut beaucoup. Le velléitaire Eric avait laissé place à un maître du style. La topographie parisienne lui semblait familière, alors qu'il n'y avait pratiquement jamais mis les pieds. Il s'était tout simplement procuré une bonne carte, pensais-je - grave entorse au principe d'authenticité. Je décidai de renouer, nous eûmes une conversation au téléphone, le Figaro avait fait un article sur son roman, une critique positive! La droite aimait son bouquin. Depuis, plus de nouvelles.

Notre Eric devenait auteur des Editions de Minuit

Ce premier livre, je l’ai aimé. Je l’ai lu avec étonnement, puis avec délectation. Je trouvais admirable que tu sois parvenu non seulement à terminer un honnête roman, mais encore à te faire publier chez l’éditeur le plus branché et le plus littéraire de la place parisienne, celui qui fournit l’université en sujets d’étude. C’était comme dans Proust, quand madame Verdurin devient duchesse de Guermantes. Eric, notre Eric devenait auteur des Editions de Minuit. Mais peu à peu , comme chez Proust, notre Eric avait cessé d’être à nous. D’abord il était devenu distant, puis il avait carrément annoncé sa décision de partir à Paris.

Il est bien humain, le regret que la Fleur n’ait pas poussé dans notre jardin ! Est-ce la jalousie ? et puis quand même ! on n’est jaloux que par amour !
Max Jacob Notes à propos des Beaux-Arts 1924 (L’Ecoloquent 1987)

Après Coup de Foudre, Eric eut tendance à se laisser aller à son penchant à la préciosité, au maniérisme, et même parfois à une prétention à la limite de la stupidité. C'est du moins l'impression que j'avais, à le lire. Sans doute étais-je aveuglé par la jalousie et le ressentiment. Une ancienne amie, lectrice assidue, et qui le fréquentait encore me dit pourtant : « Du point de vue dramatique, c’est absolument nul ; il le sait, je le lui ai dit». Une autre lectrice me dit "Ca ne raconte pas d’histoire. C’est le roman français nombriliste."

Pourtant, Eric avait désormais des inconditionnels, un site internet littéraire le citait parmi ses favoris, aux côtés de Truman Capote. Il fréquentait le milieu littéraire, et même tutoyait Begbeder, l'homme aux lunettes de travers.

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