samedi 13 janvier 2007

Savarah "Soyez Bénis" de Pierre Barouh


Tout commence avec cette chanson : Deauville sans Trintignan de l'inénarrable Vincent Delerm. On entend une voix en arrière plan, celle de Trintignan, d'accord. De quel film s'agit-il? D'Un Homme et une Femme évidemment. Quand j'étais à la fac, mes petits camarades (des intellos qui se la pétaient dirait mon fils) se moquaient de Lelouch et de sa façon de filmer, particulièrement de ses cadrages. Je suppose que Lelouch sait ce qu'il fait. Enfin, ce film paraît un peu naïf, le scénario est léger, ça d'accord. On voit de belles images, pas toujours bien cadrées (hum...). Anouk Aimée est adorable, même si elle récite un peu ; ça doit venir de Lelouch.

En gros, ce film ne m'a pas convaincu, même s'il fut un film culte pour ma belle mère. Mais le passage où Pierre Barouh chante tout en fumant un cigare et en s'accompagnant à la guitare sans cesser de peloter la belle Anouk qu'il épousera bientôt (mais très provisoirement) retient mon attention.

La censure ne laisserait plus passer ça.
Notons ce passage savoureux où Barouh est vautré sur une chaise basse, la casquette de travers, la guitare à la main et le cigare aux lèvres tandis qu'Anouk fait la vaisselle en tablier à fleur sans cesser de chanter et de sourire. Tabagie, exploitation de la femme : la censure ne laisserait plus passer ça et elle aurait raison. Et puis c'est devenu tellement invraisemblable!

Bref, Pierre Barouh, acteur peu convainquant, assez grêle chanteur mais joli garçon, (et, ne l'oublions pas, auteur du mythique chabadabada) va tout de même ramasser beaucoup d'argent après le succès du film et lancer Savarah, une maison de disques bientôt spécialisée dans la "musique du monde". Ses premiers artistes seront Jacques Higelin et Valérie Lagrange. Cette dernière joue d'ailleurs dans le film : elle se suicide très vite et ce passage sonne particulièrement le creux. Que de copinages! non?

Tout cela ne m'a pas découragé. La chanson qu'interprète Barouh dans Un Homme et une Femme est, pour la musique, signée Baden Powell. Barouh s'est rendu au Brésil, il a lié connaissance et s'est lié d'amitié avec Baden Powell, le guitariste de bossa nova. Il y a même tourné, en 1969, un film intitulé Saravah ("Soyez bénis").

Je me procure ce film et... c'est un chef-d'oeuvre. On y voit Baden Powell jeunot chaussé de lunettes d'époque accompagner un vieillard qui lui-même s'accompagne d'une assiette et d'un couteau. Et ce vieillard Juan da Bahiana est l'auteur de sublimes chansons influencées par la rythmique africaine. On voit aussi le dénommé Pinxiginha, tout aussi chenu, saxophone en main, et qui habite une rue de Rio qui porte déjà son nom!

En costume de bain, ils boivent, mangent, fument et chantent des bossas
Ensuite, autour d'une table, sur une plage de la baie de Rio, voici Maria Bethania, toute aussi jeune que pétrie de talent. Elle chante d'une voix riche avec une bonne humeur que le passage des années, sensible au grain fané de l'image, rend bien mélancolique. Elle est accompagnée de Paolinho Da Viola, subtil chanteur et guitariste plein de talent et de simplicité et tout aussi juvénile que sa voisine de tablée. En costume de bain, ils boivent, mangent, fument et interprètent des bossas et des sambas que chacun, autour de la table, reprend avec eux. On aurait aimé se trouver là, (et connaître mieux ce répertoire). Tout ce passage est très émouvant de fraîcheur, de profondeur et de simplicité.

La chanteuse Marcia est filmée en quatuor avec Baden Powell, une flûte et une contrebasse lors d'une répétition. Cette belle femme interprète aussi de façon très émouvante un air de "samba triste". Cet enregistrement où les musiciens se font face puisqu'il n'y a pas de public, et en quelque sorte font corps est aussi poignante, particulièrement le temps d'une première ballade. Les percussionnistes qui se joignent à eux ensuite rompent un peu cet enchantement.

Un misérabilisme gênant
La dernière partie du film, un peu surajoutée, est de 1996 et consacrée à un musicien de favela : Adâo dont le talent est certain, mais... on tombe un peu dans un misérabilisme gênant. On est dans une masure bien plus délabrée que celles, pittoresques, de la Cité de Dieu. Adâo, noir à la musculature puissante, édenté, en haillons, chante l'Afrique et critique amèrement le colonialisme devant des bobos cossus et tout-puissants. Il est "repéré" par un Barouh blanchi sous le harnais, ayant abandonné son cigare. Certaines de ses chansons seront reprises par un artiste connu. Cela sent un peu la récupération.

Entre deux séquences, officiellement pour fuir une vendetta locale, Adâo se retrouve dans un hospice. Les dents refaites, la calotte brodée sur la tête, il a désormais fière allure et ressemble comme un frère à Fifty Cents.
On promet qu'il va faire un disque... mais on n'y croit guère. On raconte qu'il a depuis péri sous les balles, comme dans la Cité de Dieu.

On préférera rester sur le souvenir de ces jeunes Brésiliens pleins de talent à l'orée de leur carrière, chantant sans façon autour d'une table ou répétant pour le concert qui va venir : Baden Powell, Paolinho Da Viola, Marcia et Maria Bethània... fort agréablement filmés par Pierre Barouh.

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