mercredi 7 novembre 2007

la religion consumériste


Certains immigrés ne seraient pas assimilables : Musulmans, ils seraient irréductibles à une Europe chrétienne. En réalité la religion de l’Europe, comme celle d’une bonne partie du monde, ce n’est pas le christianisme ou le judaïsme, la religion que nous avons tous embrassé sans trop nous en rendre compte, c’est le consumérisme.

Pour ainsi dire, aucun catholique, même pratiquant, ne suit plus les consignes papales : tous, par exemple, pratiquent la réduction des naissances (sinon, comment expliquer qu’on n’ait plus de familles de douze enfants comme au XIXème siècle ?) Les discours du pape n’ont qu’une vague valeur indicative. Ce serait, selon le pape, un péché de porter un préservatif. Cela n’empêche personne d’en mettre. Dans le fond, le pape est comme une grand-mère rechignée qui énonce des maximes morales que personne ne cherche à appliquer.

Les discours du Pape sont pourtant retransmis par les télés, mais pas au bon moment. On les écoute, ces discours, pendant le temps des informations : un moment où tout ce qui se dit n’est absolument pas crédible et par ailleurs dépourvu d’intérêt. Tout le monde sait que PPDA et JPPernod sont des agents propagandistes. Pour être crédible, le message du Pape devrait intervenir pendant le véritable moment informatif : le temps de la publicité. Aux Etats-Unis, les prêtres l’ont bien compris. Ils vendent leur religion comme on vend un paquet de lessive, et de la sorte, ils ont beaucoup de fidèles. Toute religion, aux Etats-Unis, est devenu une marque comme une autre, un signe d’appartenance comme un autre à la religion consumériste.

La vérité consacrée dont on doit prendre absolument connaissance est délivrée sous forme de messages publicitaires. Si PPDA et consorts nous amusent avec des anecdotes qui ne nous concernent pas, les publicitaires, eux, s’occupent réellement de nous. Les produits qu’ils nous montrent, nous pouvons les posséder. Surtout, nous pouvons devenir adeptes de certaines marques, en achetant certains produits, devenir pratiquant de la religion de la consommation.

Le signe extérieur ostentatoire de l’appartenance à cette religion est le téléphone portable : l’objet en lui-même n’est pas si nouveau, c’est au départ une application civile d’une technologie militaire déjà bien connue. Personne, à priori, n’a besoin de se promener jour et nuit avec un moyen de communication personnel ; au delà du problème financier, on a pu dire au départ (disons en 1992) que cet objet serait plus embarrassant qu’utile. Mais la publicité a commencé à délivrer ses messages et, après une longue pédagogie quotidienne, la population a peu à peu compris que la possession d’un téléphone portable permettait de participer à une grande pratique commune, appuyée sur tout un réseau de croyances. C’est le principe de la religion : permettre à chacun d’intégrer une communauté grâce à des rites commun. L’utilisation du téléphone portable est un des rites de la religion consumériste, de même que porter une main de fatma ou un voile signifie qu’on appartient à la communauté religieuse Musulmane, arborer un portable est le signe qu’on s’est donné pour toujours à la religion consumériste.

On sait si bien que le portable, en lui-même, la plupart du temps ne sert à rien, que les fabricants travaillent sans cesse à lui trouver d’autres fonctions. Il donne l’heure (les gens n’ont plus de montre : ça leur donne l’occasion de sortir leur portable) il permet de prendre des photos ou même des vidéos (personne n’avait eu l’idée de porter en permanence un appareil photo, eh bien, grâce au portable, tout le monde en a un sur lui), on peut consulter internet, et c. On raconte qu’un portable multifonction permettait de tout faire sauf de téléphoner. Les dames légères ont trouvé plus d’un emploi à ce petit objet qui, j’oubliais, est vibratile…

Les plus rétifs à embrasser la religion ont quand même un portable : pour des raisons de sécurité… De la sorte, ils peuvent avertir leur famille s’ils sont victimes d’un accident entre leur domicile et le supermarché. On en achète aux enfants « pour se rassurer » : ainsi, le bambin peut nous prévenir si dans la cour de récréation une grosse brute l’agresse.

De même que la croix au revers de l’habit pouvait, dans la religion ancienne, être plus ou moins ornée, plus ou moins coûteuse, de même, le portable se « décline » de l’appareil le plus sommaire jusqu’au petit bijou clignotant. Du coup, le portable coûte cher. Il demande au fidèle des sacrifices (financiers) élevés. C’est bien le principe d’une religion qui élève moralement par l’effort qu’elle demande. Évidemment, le portable concerne seulement les fidèles tout-venants. Les prélats de la consommations, eux, se consacrent à d’autres pratiques plus ésotériques comme l’entretien d’une Porsche, ou, (et c’est là le fin du fin en matière de foi consumériste) le yacht, concentré absolu de consommation. Un yacht ne sert à rien et peut vous ruiner un millionnaire. En avoir un, c’est comme élever un temple au Dieu consommation.


Le lieu de culte par excellence, l’église du consumérisme est évidemment le supermarché. Le supermarché n’est pas un endroit où l’on fait ses courses avant de vaquer à ses vraies occupations. Non, c’est le « lieu de vie » c’est le lieu où s’exerce l’activité primordiale de l’homme : la consommation. Je développerai ceci une autre fois.

Le dieu consommation, comme tout dieu, est invisible, personne ne l’a jamais vu mais tout le monde y croit ; en tout cas, chacun lui sacrifie sa vie. Pour les vrais catholiques, Dieu parlait par la bouche du Pape et ne pas obéir au pape, c’était s’excommunier aussitôt puisque Dieu voyait tout. Pour les consommateurs, le consumérisme s’exprime donc essentiellement (mais pas seulement) par la télévision. On pourrait donc justement parler de religion cathodique. La télévision est apparemment un instrument de loisir, auquel les occidentaux consacrent en moyenne quatre heures par jour. Effectivement, comme le disait Marx de la religion, la télévision est comme un opium pour le peuple: elle l’endort, elle le captive, elle l’abrutit. Chacun, devant son écran, est partagé entre le sentiment de béatitude et de tranquillité (les pires violences peuvent passer sur l’écran sans que la quiétude du spectateur soit en rien troublée) et le sentiment de passer à côté de sa vie, de perdre son temps, de se crétiniser.

Mais la télévision ne se contente pas de vous captiver, de vous endormir : elle vous pousse à l’action par le principe de la publicité. Il faudra tout à l’heure se lever du canapé pour aller remplir le frigo, et pour remplir le frigo il faudra de l’argent, il faudra aller le gagner. La télévision occupe le temps du loisir, mais elle pousse aussi à aller travailler. L’abrutissement causé par les programmes qui coulent comme une eau tiède est tout à coup rompu par le message publicitaire qui dit : « lève-toi et consomme! » Mais qu’est-ce qui pousse le téléspectateur couché à agir ? Ce qui le pousse à agir, c’est la promesse du Paradis. Sera-ce, comme dans la religion musulmane, un paradis après la mort, obtenu par des vertus morales ? Non, ce sera le Paradis d’après l’achat, obtenu par les dépenses d’argent.

On ne sait si le Paradis promis par les anciennes religions était véritable. Personne n’est revenu de l’au-delà pour nous renseigner. Mais le Paradis de la consommation, lui, s’il existe bien, est extrêmement volatil. Prenons un consommateur qui vient d’acheter un écran plat dernier modèle. Il a été convaincu par une publicité qu’il a vu, sur son ancien écran, que cet écran en question ne suffisait pas à son bonheur. En effet il était bombé, ou les coins étaient ronds, ou sa diagonale n’avait que 24 pouces, ou le pas de masque était trop faible, ou il ne permettait pas la vision 16/9ème ou… Bref, le voilà pourvu à grands frais d’un écran neuf superbe mais voilà-t-il pas qu’en allumant sa nouvelle télévision il se rend compte que tel autre fournisseur fait une promotion et qu’il ne pourra en profiter! Son bonheur est déjà un peu gâché. De toutes façons, une nouvelle trouvaille technologique va démoder ce nouvel écran sous peu et provoquer chez son propriétaire le début de frustration qui le poussera tôt ou tard à en changer de nouveau…

Car la religion consumériste est exigeante. Atteindre la perfection y est difficile. Celui qui possède un écran plat dernier cri n’a peut-être pas l’abonnement à Canal… Le conducteur de scooter projette d’acheter une moto, l’heureux propriétaire d’une Porsche, d’un 4X4 et d’une mini Cooper n’a pas de yacht… Le bonheur, le paradis, sont toujours pour demain.

De cette constante frustration se nourrit le Dieu consommation.

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