mercredi 15 juillet 2009

Woody Allen à la moulinette

On m’a offert, dans la collection Grands Cinéastes (Le Monde / Cahiers du Cinéma) l’opuscule consacré à Woody Allen. Belle présentation, belles photos, mais il y a un hic. La personne qui a rédigé cet ouvrage d’abord appliquée, pleine d'une bonne volonté un peu scolaire mais respectueuse, révèle peu son incompétence, pour devenir sur la fin de l'ouvrage carrément insultante. Il s’agit d’une Florence Colombani. On connaît Jean-Marie Colombani, ancien directeur du journal Le Monde (et cet opuscule est justement édité par Le Monde). Florence serait-elle une de ses filles?

Fille à son papa, ça n’empêche pas le talent, d’ailleurs Florence Colombani "collabore aux pages culture du Point". Elle a déjà publié deux ouvrages et même un long métrage!
Le début de l’opuscule en question est bien fait, vu la petitesse du format. Il y a un vrai travail de documentation. L’enthousiasme pour les comédies du début, semble même un peu exagéré, ces comédies (Tout Ce que vous avez voulu savoir sur le Sexe, Bananas, et à un moindre degré Guerre et Amour) ont quelque peu vieilli, et Lily la Tigresse est sans guère d’intérêt du point de vue cinématographique. Prends L’Oseille et Tire Toi et Quoi de Neuf Pussy Cat annoncent le véritable Allen, même si pour ce dernier, adaptation d’une de ses pièces, Woody n’est pas réalisateur.

Maudite Aphrodite
Tout va à peu près bien jusqu’à Maudite Aphrodite. Et là, le jeu de massacre commence. «Malgré l’abattage de son interprète, Mira Sorvino, et l’astuce du dispositif, Maudite Aphrodite est une comédie mineure, où la verve comique d’Allen donne quelques signes de fatigue (notamment (…) improbable Helena Bonham Carter). Bon, on se dit que Florence Colombani n’a pas aimé Maudite Aphrodite… Personnellement, je n’avais pas remarqué ces «signes de fatigue » mais Maudite Aphrodite n’est peut-être pas une comédie "majeure" ; c’est juste une bonne comédie à la Woody Allen, avec des trouvailles marquantes quand même, ne serait-ce que le chœur antique qui commente l'action... le genre de celle dont on redemande quand on voit quelques productions d’Hollywood, par exemple.

Tout Le Monde Dit I Love You est expédié en dix petites lignes certes élogieuses. «charmante comédie » etc… C’est tout de même dans ce film que le fils de famille, républicain alors que tous sont démocrates, doit sa « républicanité » à une malformation du cerveau! Et le film s’achève sur cette note. Contrairement à ce que dit F. Colombani page 36 à propos de son rôle dans Le Prête-Nom de Martin Ritt « une de ses rares incursions sur le terrain politique » Woody fait de la politique à sa façon, apparemment c’est trop difficile à comprendre pour certains.

Harry dans tous ses états Là une incompréhension totale de la part de l’auteur. Ce film est une réponse de Woody Allen à ses détracteurs, à ses critiques. Le personnage de Harry Block est pour Florence C. « radicalement antipathique ». Il l’est pour la bonne raison qu’il représente tout ce qu'un certain public et les critiques à la Colombani voient en Woody Allen : un type toujours fourré chez son psy qui s’envoie des putes (des noires en plus !) parle de sexe aux enfants (qu’il enlève, en plus) trahit ses femmes, renie sa religion, insulte ses amis, trimbale des cadavres… pactise avec le diable. Mais même avec tous ces défauts, (qu'en réalité Woody n'a peut-être pas) c’est d'abord un grand artiste «a black magician » pour sa maîtresse dont il est censé utiliser la vie pour nourrir sa littérature, un grand créateur (et il le prouve dans ce film qui n’est ni « décousu » ni «fragmenté» comme le suppose notre auteur, mais formidablement construit, où rien n’est de trop, où rien ne manque.) et ensuite c’est un personnage profondément humain, qui comme la plupart d’entre nous n’accepte pas la réalité telle qu’elle est. Et pour se «consoler» (d’autres ont dit « pour trouver la rédemption ») il y a au moins l’art.
Harry dans tous ses états est un des meilleurs films de Woody Allen, et un des meilleurs films dans l'absolu. C’est un véritable recueil de scènes plus hilarantes les unes que les autres (certes souvent crues et cruelles, il faut aimer les sauces un peu relevées) avec des répliques dignes des plus grands. Ainsi la scène où la femme psychanalyste de Woody découvre qu’il la trompe avec sa patiente, tandis qu’un client porcin pousse sa porte pour se plaindre des bienfaits de son beau-frère. Méchanceté, provocation, certes, mais quel talent ! Qu’on me donne une scène dans le cinéma comique valant celle-là !
Tous les critiques qui ont trouvé dans ce film des errements, des ruptures de ton et une forme contradictoire doivent absolument changer de métier au plus vite et aller sarcler des patates. Miss Colombani sent qu’il y a là quelque chose, mais elle ne voit pas vraiment quoi. La scène finale où les personnages applaudissent leur créateur est tout simplement sublime. Il s’agit certes si l'on veut d’une scène d’auto-célébration, mais elle dure deux minutes, une des plus courtes du cinéma. On comprend que les amateurs du Seigneur des anneaux aient un peu de peine à comprendre.
Selon Colombani : « Moment de vertige où l’on croit voir Allen faire ses Adieux au cinéma, à son cinéma d’autrefois tout du moins. Car les films à venir tiennent eux aussi de la réunion de fantômes (depuis Harry dans tous ses états, Woody Allen a tourné dix films!)

Celebrity est expédié en quelques demi-phrases : « le film est écrasé par sa volonté d’exhaustivité" le jeu de Kenneth Branagh, qui imite Woody Allen « débouche sur une interprétation désincarnée » Que répondre, sinon que c’est absolument faux ? Celebrity est un superbe film qui mérite cent fois d’être vu, où Kennet Branagh joue le rôle d’un Icare attiré par le soleil factice du show Business. Terrorisé par le temps qui passe, il se brûle les ailes et chute lamentablement, tandis que la femme qu’il abandonne comme une vieille chaussette parvient, elle, a devenir une personnalité de ce même show biz. Ce qu’on appelle l’ironie du sort, Woody connaît, et il sait le montrer, et surtout il reste profondément humain. Comme toujours, on voit qu’il aime ses personnages et montre de la tendresse même pour ceux qui s’égarent.

Accord et désaccord passe aussi à la moulinette : « étrangement c’est sans doute l’un des films les moins musicaux de W. A. » Voilà toute la critique de Colombani sur ce petit bijou ! Florence, écoute-moi, achète un manuel de jardinage !
Peut-être prise de remords, notre autrice à propos de ces trois chefs-d’œuvres qu’elle vient d’assaisonner en vingt lignes croit bon d’ajouter : « [ces trois films] touchent malgré tout (gloups!!!) par la beauté de leur univers visuel » Elle était bien obligée de le reconnaître, de magnifiques photos encadrant sa prose insuffisante.
Harry dans tous ses états, Celebrity, Accord et désaccord avaient, à défaut d’un bon scénario, de superbes acteurs jouant magnifiquement, un bel «univers visuel ». Après ceux-là, qu'elle ne couvre pourtant pas d'or pur, Florence Colombani tire l’échelle : «Rien de tel dans (...)» et voilà que passent à la trappe pas moins de cinq années de travail assidu du pauvre vieux père Allen !
 « Des films paresseux et misanthropes » tel est le titre et voilà notre Woody habillé pour l’hiver.
On se demande bien si, aux Cahiers du Cinéma ou au Monde quelqu’un a relu notre prix Nobel de la critique! Voilà un bouquin consacré à l’œuvre de Woody Allen, acheté en majorité par des amateurs de Woody Allen, qui va être offert aux fans par leur famille (collection : Grands Cinéastes paresseux et Misanthropes ça a pas de la gueule ?) et l'autrice du texte se l'offre dans les grandes longueurs...
Escroc mais pas trop ? "emprunte son point de départ à un classique du cinéma italien : le Pigeon de Mario Monicelli. » Ah bon ? Et après ? Ben non, c’est tout ce qu’elle a à en dire.

Le Sortilège du Scorpion de Jade ? celui-ci « puise sans vergogne son intrigue dans deux chefs d’œuvres de Billy Wilder » Sans vergogne ! Ah le salaud. Et puis, le film, après, il est bien? Ben on le saura pas.
Hollywood Ending est juste cité (pour mémoire?) parmi les films paresseusement misanthropes...
tandis qu'Anything else "recycle des personnages de tous les films d'Allen" (et alors? est-ce que c'est bien recyclé? Pour moi oui, et Anything else fait partie de mes films préférés)
De Melinda et Melinda rien ne sera dit sinon que Dorrie (Charlotte Rampling) de Stardust memory y revient comme elle était revenue dans Anything Else! Ces rapprochements audacieux, il aurait peut-être fallu les justifier... Manque de place? Pas pour s'épancher sur les démêlés judiciaires de Woody avec Jean Doumanian...
Ensuite, difficile de descendre en flammes Match Point, qui a bien marché, qui a été salué comme un grand film par tous... notre critique, après avoir très pauvrement résumé l'intrigue, admet du bout des lèvres que "sur la forme, c'est le film le plus réussi de Woody Allen depuis longtemps" ce qui est à peine un éloge. Elle se rattrape sur Scoop où elle ne voit que"quelques blagues sur la haute société britannique et cette manie bien anglaise de conduire à gauche" et termine sur un ton particulièrement désabusé sur le dernier en date Le rêve de Cassandre, (des films mineurs).
Pour finir, avec une rare condescendance, notre critique annonce la dernière fantaisie décadente du vieux maniaque sénile : Vicky Cristina Barcelona. Car "(...) Allen (...) mène une vie de rituel, chaque lundi (...) clarinette, Noël (...) à Paris (...) dans sa suite (...). Et chaque année il sort un film." On s'étonne que la prétendue critique se soit seulement donné la peine de finir son topo sur une note relativement élogieuse (professionnalisme oblige) "Gageons que le magicien a encore plus d'un tour dans son sac"
Florence Colombani se permet, dans un ouvrage abondamment (et superbement) illustré de photographies issues des films même qu’elle éreinte, de démolir tout un pan de l'œuvre d'un des maîtres du septième art en quelques formules lancées par dessus la jambe.
Un vrai scandale.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

oui, c'est bien la fille de son père JMColombani, et tel père telle fille,on retrouve le même mépris...